L'affaire
Eddie Morra est écrivain. Enfin, il est censé l'être. Son roman n'existe pas, son appartement tombe en ruine, sa compagne vient de le quitter.
Un ancien beau-frère lui tend une pilule transparente : la NZT. Quelques minutes plus tard, Eddie range son appartement de fond en comble et écrit des dizaines de pages d'affilée. Il finira le livre en quelques jours.
C'est Limitless, sorti en 2011. Le film a été vendu comme un thriller sur le cerveau augmenté. Revu aujourd'hui, il raconte autre chose : notre rapport à l'IA.
L'enquête
Reprenons ce que fait vraiment la pilule.
Elle ne donne à Eddie aucune connaissance nouvelle. Elle lui rend accessible tout ce qu'il a déjà vu, lu, entendu. Un documentaire regardé à moitié, une conversation d'il y a dix ans, un livre feuilleté dans une salle d'attente. Rien n'est inventé. Tout est mobilisé.
L'IA n'invente rien. Elle mobilise ce qu'on lui apporte.
C'est exactement ainsi que fonctionnent les outils qu'on utilise tous désormais. Ils ne savent pas ce que veut votre client. Ils ne connaissent ni votre métier, ni vos erreurs passées, ni ce qui a marché et pourquoi. Ils vont très vite avec ce qu'on leur donne. Un bon brief donne un excellent premier jet. Un brief flou donne du flou, en cinquante exemplaires.
Dans le design, c'est flagrant. Générer vingt pistes de logo prend une minute. Savoir laquelle tient la route, pour cette marque, ce public, ce prix, reste le travail. Il a simplement changé de place : il est passé de la production au choix.
Le film ne s'arrête pas à l'euphorie. Il montre deux effets secondaires. Les deux ont leur équivalent.
Le premier, ce sont les trous noirs. Eddie se réveille sans savoir ce qu'il a fait pendant des heures. Il a agi, beaucoup, et il n'en garde rien. C'est ce qui arrive quand on publie un texte qu'on n'a pas relu, ou qu'on branche un outil sans savoir ce qu'il fait en notre nom. Le travail a eu lieu. Personne ne sait vraiment lequel.
Le second, c'est le manque. Quand la pilule vient à manquer, Eddie ne revient pas à son état d'avant. Il tombe plus bas. On perd vite ce qu'on n'exerce plus. Si un assistant écrit tous vos mails depuis six mois, essayez d'en écrire un sans lui. La phrase vient moins bien. Ce n'est pas une impression.
Le verdict
Reste la fin du film, qu'on ne divulgâchera pas entièrement. Le personnage n'a plus besoin de la pilule. Il a gardé ce qu'elle lui a permis d'apprendre.
C'est la seule façon d'utiliser l'IA qui nous semble durable. S'en servir pour aller plus vite sur ce qu'on maîtrise déjà, et pour apprendre ce qu'on ne maîtrise pas encore. Pas pour arrêter de penser.
Trois habitudes suffisent à rester du bon côté de la pilule.
Apporter la matière. Un brief, un contexte, une intention. Ce qu'on ne donne pas, l'outil le remplace par la moyenne de tout le monde.
Relire ce qui sort en votre nom. Un texte publié, un mail envoyé, un visuel livré engagent la personne qui signe, pas l'outil qui a produit.
Garder la main. Faire régulièrement sans aide ce qu'on délègue d'habitude. Pas par nostalgie : pour rester capable de juger ce qu'on délègue.
La pilule ne rend pas intelligent. Elle rend visible ce qu'on a déjà dans la tête. Autant qu'il y ait quelque chose dedans.
Source : Limitless, réalisé par Neil Burger, 2011, avec Bradley Cooper et Robert De Niro.